Acclamations

2020.06.21

De la fenêtre de mon bureau, j'ai vue sur la Seine.
Chaque matin, je me faisais une joie d'ouvrir les volets.

Un flux chatoyant couleur de jade, des arbres bourgeonnants sur le bord du trottoir. Un couple de personnes âgées promenant un chien, un joggeur en sueur, des voitures se croisant dans la rue au loin.

Dimanche 15 mars.
J'ignorais que ce paysage à ma fenêtre serait bientôt tout mon univers.











La veille, je m'étais rendue dans le restaurant d'un ami à moi.
Son manager, les sourcils froncés, s'était approché pour me chuchoter à l'oreille :
« Tous les restaurants et bars de France ont reçu ordre de fermer. Au moins pour un mois. »
Je m'étais demandée si j'avais bien entendu...
« Mais à partir de quand ?
— D'ici quatre heures. »
Je regardai ma montre. Il était 20h00.
Dire que les lumières de toutes les devantures allaient s'éteindre au changement de date...



 J'ai regardé le discours du président Macron sur internet.
 La propagation de l'épidémie de coronavirus ne s'arrête pas. À ce rythme, le pays risque un effondrement de son système de santé, comme en Italie.
 Nous sommes en guerre, a déclaré le président : le concours de chacun sera nécessaire pour remporter cette bataille.
 Et la seule façon de sauver l'humanité, c'est de se « confiner ».



17 mars. À partir de midi, Paris serait donc « confinée ».
On savait que les magasins et entreprises seraient fermés, les sorties interdites, les contrevenants punis.
La tension régnait dans les rues.
Après avoir terminé ce que j'avais à faire au bureau, je me précipitai dans un taxi et tressaillis.
Des protections de vinyle enveloppaient les sièges. Le chauffeur, sans même me saluer, garda le silence.

 Les nouvelles ont instantanément circulé sur les réseaux sociaux.
 Imprimer soi-même la dérogation de sortie téléchargée sur le site internet du gouvernement et y renseigner le motif de son déplacement. Amende immédiate sans ce document sur soi. Privilégier le télétravail, se munir d'un certificat de son employeur en cas de sortie professionnelle. Les supermarchés, pharmacies, banques resteront ouvertes. L'État promet diverses compensations.
 Tout s'est mis en place à une vitesse étonnante.



 Les Français aiment bien la polémique. Ils causent dans les cafés jusque tard dans la nuit, discutent debout, au coin de la rue. Ils se saluent avec une poignée de main, une bise sur chaque joue.
 Ils ne se livrent pas à vous au début, mais une fois ouverte, leur porte ne se referme plus.
Juste quand j'avais enfin réussir à l'ouvrir à mon tour...
... mais il n'était désormais plus question de tout cela. Plus de face à face, plus de poignée de main, plus de bise.
 La porte s'était hermétiquement refermée.



 Dans les rues, les terrasses de cafés, les esplanades, les gares... il n'y avait plus âme qui vive dans Paris.
 Un instant auparavant, la ville était encore palpitante, pleine d'énergie.
 Les gens parlaient, riaient, travaillaient ; les enfants jouaient.
 Et voilà que les humains doivent maintenant se retirer provisoirement de la société, dans leur propre intérêt.

 Un silence parfait s'est installé.





 Pourquoi les gens ont-ils été rayés du paysage aussi rapidement ? C'est que le virus se propage à toute allure.
 Aussitôt, c'est le système de santé qui sature : manque de lits, de respirateurs, contamination du personnel médical. Des vies qui pouvaient être sauvées ne pourraient plus l'être.
 Alors que faire ?
 Nous n'avons pas d'autre choix que de gagner du temps. Du temps pour augmenter le nombre de lits, pour élaborer de nouveaux médicaments, voire un vaccin.



 On dit que ce virus se transmettrait par projections de salive. Qu'on l'attraperait en portant sa main à sa bouche, son nez ou ses yeux après avoir touché un endroit contaminé par un porteur du virus. Certains sont asymptomatiques. On peut être infecté sans le savoir et transmettre le virus juste en parlant à quelqu'un.
 Alors il s'agit de ne plus voir personne, de ne plus parler à personne.
 Pour se protéger, ainsi que ceux que l'on aime.


 Je me suis donc enfermée dans mon bureau.
 M'approchant de la fenêtre, je jetai un regard à l'extérieur.
 Deux tourterelles se tenaient sur la branche d'un arbre au bord du trottoir, le long du fleuve.
 Les oiseaux étaient les seules créatures de chair et de sang au-delà de ma fenêtre.
 Je me suis rappelée de la nécessité d'aérer fréquemment, et je l'ai ouverte.
 Je n'ai entendu qu'un bruissement. Seule la Seine se mouvait.




 Que pourrais-je bien faire en confinement ?
 Alors que je suis à Paris... une ville pleine d'art...
 ... mais les musées, les théâtres et les salles de concert sont fermés.
 Je n'ai nulle part où aller.

 ... hum ?
 C'est vraiment Paris... ici ?

 J'étais agitée, je ne tenais pas en place. Je tournai en rond dans la pièce et continuai à me laver les mains.
 Elles s'étaient transformées en deux branches mortes sous le froid d'un hiver rigoureux.



 Une fois par jour, on avait le droit de sortir pour la promenade et les achats de première nécessité.
 Je déambulai le long de la Seine.
 Une grue se dressait immobile près de la cathédrale Notre-Dame.
 Sa flèche avait disparu sans laisser de trace dans le grand incendie de l'année précédente.

 Que va-t-il désormais advenir de cette ville ?
 Il est peut-être de mon devoir que d'y rester et d'observer la situation...





  



 28 mars. Plus de 37 000 personnes ont été infectées en France, pour un taux de mortalité de 7 %.
 Les hôpitaux ont bien été saturés.
 Et mon vol de retour au Japon, annulé.

 Je ne pourrais peut-être pas rentrer dans mon pays.
 Enfin, je ne sais pas comment ça va se passer, là-bas, dans les semaines à venir.
 C'est peut-être mieux comme ça si je n'y retourne pas.

 J'ai été réveillée en pleine nuit par une petite gêne au niveau de la gorge.
 Rien qu'avec ce seul symptôme, j'étais presque submergée par l'angoisse.



 Et je lus la triste nouvelle à l'aube : le comédien Ken Shimura était décédé.
 Le virus nous a pris ce génie du rire.
 J'appris par la même qu'il était parti sans personne à ses côtés.

 Et si j'étais contaminée ici et que je tombais gravement malade...
 Je serais un fardeau pour les urgences. Je dérangerais tout le monde.
 Je ne serais même pas en état de prendre mes responsabilités.

 Mon cœur s'est figé dans une nouvelle résolution.
 Rentrer au Japon... c'était à présent mon seul devoir.



 Au Japon, les Jeux Olympiques ont été reportés, mais l'état d'urgence n'a pas été déclaré.
 Là-bas, les mesures de confinement ne sont pas à l'ordre du jour. L'État ne pourra pas verser de compensations, pas plus qu'il ne compte assumer sa responsabilité dans cette situation.
 Et les Japonais de retour de l'étranger sont très mal perçus...
 Pourtant, j'ai réservé mon vol de retour.

 Je ne crois pas que « tout va bien se passer » pour moi.
 Je vais me protéger de manière responsable.
 Ce n'est qu'ainsi que je pourrai protéger les autres.



 20 heures.
 Une vague sonore se propagea à ma fenêtre close.

 J'ouvris.

 À chacune des fenêtres donnant sur le fleuve, les gens applaudissaient ensemble.
 Emplis de gratitude pour le personnel médical qui continuait à travailler au prix de sa vie.
 Je me suis jointe à eux. Avec émotion.

 Ces acclamations qui résonnaient dans la clarté du ciel vespéral...
 Elles étaient une preuve de vie.





 1er avril.
 Mon vol de retour, presque complet, n'était que passagers japonais.

 Nous sommes restés silencieux tout le long du trajet, avant d'embarquer, puis à bord.
 Après l'atterrissage, nous avons continué à endurer en silence : l'inspecteur en tenue de protection monté à bord de l'appareil, la queue des passagers pour le test.

 Ne pas bavarder en public.
 En rejoignant le hall des arrivées, j'ai compris que c'était une des forces du peuple japonais.














 J'ai attendu exactement deux jours le résultat du test dans un hôtel près de l'aéroport.
Il était négatif.

 Un ami a mis une chambre à ma disposition pour les deux semaines suivantes.


 La rivière s'était teinte de blanc en charriant les pétales des fleurs de cerisier.
 Tournant le dos à ce paysage, je me suis de nouveau renfermée.
Pour ma survie.


 Dans cette pièce-là, il n'y avait pas de Seine à ma fenêtre.
 Mais j'entends toujours les acclamations.


( Traduction par Claude Michel-Lesne )







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